3 rempla, 3 nuits pourries, 3 possibilités de perdre mon diplôme à tout instant...

Je suis diplômée depuis peu, je ne sais pas encore où me fixer; à l'époque je suis célibataire, sans enfant, sans attache, rien ne m'oblige à trouver quelque chose de fixe. Je me lance donc dans la grande aventure de l'intérim. Les appels à n'importe quelle heure, pour aller remplacer au pied levé, au fin fond de la campagne ou à Petaouchnok dans la demi-heure qui suit. J'aime bien, je vois plein de services différents, ça m'apprend beaucoup de choses, notamment la débrouillardise, la confiance en moi et les responsabilités.

Appel donc un vendredi soir pour un rempla sur 3 nuits dans un hôpital semi-privé plutôt réputé, bien payé, aux urgences.
Je suis dispo, j'aime bien les urgences, "let's go"!

J'arrive sur place et là on m'annonce qu'en fait je ne suis pas vraiment aux urgences mais à "l'hébergement" des urgences et que comme le service des urgences est plein je vais devoir me débrouiller seule, mais y a un téléphone, hein, vous serez pas totalement isolée! Moui... Là, déjà j'aurais dû commencer à me méfier...

Nuit 1

J'arrive donc dans mon service, ou devrais-je dire dans le bout de l'ancien service de gynéco, qui a été vite fait réhabilité pour accueillir les urgences qui dégueulent (soyons clairs, je récupère en gros le trop plein des urg, ni plus, ni moins...)
La pharmacie est... vide, restent quelques sapsfons, quelques solutés, un fond de matériel de base, des plaquettes de médicaments les plus courants et... c'est tout!
La fille de l'aprèm me fait les transmissions, il n'y a que 3 patients, ça devrait être jouable. Des patients cardiaques, les traitements pour la nuit sont prescrits, la marche à suivre est plutôt simple.

Milieu de nuit, tour de contrôle et là petite hypo costaud d'une de mes patientes, sur appel de l'IDG (Interne De Garde), je dois resucrer. Alors... Où est-ce que je trouve les solutés adéquats? Je fouille partout, fais tous les placards puis je cours dans le service voisin appeler à l'aide! "Ah ben non, en fait, les ampoules, il n'y en a pas dans ton service!" Normal... Et donc? Je trouve ça où? "Attends, je regarde s'il nous en reste..." Heureusement, leur pharmacie est un peu plus garnie que la mienne et je trouve mes fameuses ampoules; je recontrôle dans la nuit, ça va mieux. Le reste de la nuit ne se présente pas trop mal. Je galère un peu pour les changes (oui mes patients ne sont pas au mieux de leur forme et ils portent des changes qui bien évidement ne sont pas à leur taille...), mais dans l'ensemble après quelques suées, tout le monde dort, je fais mes dossiers et j'attends patiemment la relève du matin.

Nuit 2

En plein forme pour attaquer cette 2ème nuit! J'arrive et là je trouve l'infirmière d'aprèm en train de faire le tour de 18h... (il est quand même pratiquement 21h!!!)
Là aussi, j'aurais dû courir en sens inverse...
Je l'aide donc à finir, elle me fait les transmissions et en gros, il y a 7 patients, elle n'a récupéré aucun traitement, et 2 entrées sont prévues pour la nuit...
Ok... Bon... On commence par quoi?...
Ma collègue partie, je décide d'appeler le cadre de garde en lui expliquant la situation: 7 patients, 2 entrées, des changes pour certains et moi toute seule... Elle comprend quand même que là ça va être chaud les haricots et décide de faire appel à un aide-soignant en intérim pour me filer un coup de main (trop aimable!)
1er problème: résolu...
Ensuite...
Ensuite, je me rends compte que mes patients cardiques, diabétiques, j'en passe et des meilleurs, n'ont eu aucun traitement de la journée... O_o
Comment est-ce possible? J'appelle l'IDG aux urgences pour savoir pourquoi personne n'a eu de traitement de la journée. J'apprends que mon bout de service n'a tourné qu'avec des intérims et qu'apparemment la notion de "commande de pharmacie" ne les a pas effleuré...La pharmacie est encore plus vide et le service d'à côté ne peut pas me dépanner! "Il faut que tu descendes aux urgences t'approvisionner chez eux!" Mon intérim n'est pas là, la première entrée pointe le bout de son nez... Euh... Non ben là ça va pas être possible...Je rappelle l'IDG en lui expliquant que je suis seule, avec des patients du coup plus ou moins stables, sans traitement, que la pharmacie de garde ne peut pas me fournir et que là ça commence vraiment à craindre!
Bizarrement à l'entrée suivante, sur le brancard, j'ai trouvé un plateau dans lequel se trouvaient tous les traitements des patients, rangés par sachets individuels et nominatifs...
Mon intérim arrive enfin... On passe la nuit à courir, à chercher le matériel, à passer d'un patient à l'autre, à les rassurer.
Nuit chargée, mais dans l'ensemble on a réussi à éviter le pire (décompensations en tous genre suite à l'absence de traitements divers sur 24h...)
La relève arrive, je préviens mon binôme et lui dit de prendre peut-être les devants pour la nuit suivante afin d'être prévu sur les plannings dès le début et de ne pas être obligé d'arrivé en urgence à 23h.

Nuit 3.

Dernière nuit... Oufff... On court, on court, mais ça va mieux, on est rôdé. 11 patients à 2, 5 changes complets, des patients qui font facilement le double de mon poids et vu le gabarit de mon binôme je dirais qu'à deux on fait pas leur poids, mais ça va, même pas peur et même pas mal au dos pendant les tranferts sans roll board...
Le mieux c'est le lendemain matin... La relève arrive (toujours une intérim); je lui fais les transmissions, je lui explique en 2 mots le marathon des nuits précédentes et là elle me regarde et me dit: "Bah écoute, non... En fait, je vais pas prendre cette mission, je vais rentrer chez moi!" Hein?! C'est une blague?
Après négociations, j'ai quand même réussi à lui faire comprendre que globalement après 3 gardes comme ça, j'avais pas forcément envie de rempiler pour la journée, et que là c'était pas à moi de décider si oui ou non elle allait pouvoir refuser la mission, qu'il y avait le numéro du cadre de garde et que si elle voulait, elle pouvait discuter avec. Elle a finit par accepter en râlant... Je suis partie, je n'ai jamais sû si elle a abandonné son poste ou non...

Voilà, en 3 nuits, j'ai posé 3 fois mon diplôme sur table... Parce que le service n'était pas adapté, parce que les moyens n'étaient pas mis en place pour que les patients soient correctement pris en charge, parce qu'il n'y avait pas assez de personnel... Je n'avais pas non plus suffisamment d'expérience pour gérer tout ça mais j'ai fait de mon mieux... Je n'ai pas fait d'intérim longtemps pour toutes ces raisons. On est beaucoup à renoncer pour de telles conditions de travail. Est-ce que les cadres se rendent vraiment compte de tout ça?